Encore une fois, me voilà à écrire un billet que je ne pensais jamais écrire. Les analyses du pourquoi et du comment de cette élection ne manquent pas, mes mots n’apporteront rien de plus, ne changeront rien au résultat. Ecrire ce billet est surtout une catharsis personnelle (et une façon d’éviter de faire trop de copier-coller dans ma réponse aux emails…) J’avais dans l’idée de me réveiller ce matin, d’avoir la confirmation qu’Hillary Clinton serait la prochaine présidente des Etats-Unis, et d’écrire juste un mot, en gros : OUF ! Peut-être dire en quelques lignes que ce n’était pas ma candidate favorite (j’ai soutenu Bernie Sanders lors des primaires démocrates), que je n’étais pas très à l’aise avec ses liens avec Wall Street, sa vision de la politique étrangère ou la façon dont la Fondation Clinton est gérée (je ne parle pas de la gestion de ses emails car je ne suis pas arrivée à me faire une opinion éclairée sur le sujet). Mais que j’étais par contre ravie que le 45ème président des Etats-Unis soit une présidente.

Et puis la douche froide. Hier, dès que les résultats qui arrivaient montraient que Donald Trump avait fait beaucoup mieux que prévu dans les Swing States. L’attente, jusqu’à plus d’une heure du matin, jusqu’à ce que Trump ait 264 voix du collège électoral (quasiment les 270 qu’il lui fallait donc) et que je décide d’éteindre mon cerveau et mes espoirs. Le réveil demain sera difficile. Je retrouve la même sensation d’irréalité qu’en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour des élections présidentielles françaises. Seulement, j’ai encore plus de peine. Je sais qu’en France, il y a environ 20% de gens qui peuvent voter à l’extrême droite. Mais en France, il y a eu des manifestations dans la rue contre le Front National, un soulèvement du peuple pour dire non. Il y a eu le rassemblement républicain derrière Jacques Chirac. Aujourd’hui, c’est Donald Trump qui vient d’être élu président du pays dans lequel j’habite. D’un pays dans lequel je vis depuis presque cinq ans, que j’ai appris à aimer malgré ses défauts, pour lequel j’ai appris à rêver d’un avenir progressiste, et dont j’admire la capacité à accueillir les immigrants que nous sommes. La douleur que je ressens est une nouvelle preuve que je fais petit à petit de ce pays une deuxième patrie (c’est le sujet d'un prochain billet, que j’aurais tant voulu publier dans des circonstances différentes).

Alors j’essaie de rationaliser ma peur. Pourquoi suis-je tant choquée et effrayée par cette victoire ?

A cause de l’homme Donald Trump. Un homme qui depuis plus d’un an, n’a cessé de montrer un côté impulsif, raciste et anti-immigrant, misogyne et contre la presse libre. Un homme sans aucune expérience politique. Cet homme va devenir chef des armées, avoir accès aux codes nucléaires, nommer les directeurs des différentes administrations américaines.

A cause de son programme que je regarde à nouveau: sur l’immigration ("Ils apportent de la drogue, ils apportent du crime, ce sont des violeurs," dit Trump des immigrants mexicains sans papier), sur l’avortement ("Je suis contre l’avortement, mais avec des exceptions. Elles sont: vie de la mère (très important), inceste et viol"), sur les armes (soutient ferme au Second Amendement), sur le mariage gay (“Le mariage entre personne du même sexe est un sujet qui devrait être décidé par les Etats" (sachant que plusieurs Etats sont résolument contre)), sur les libertés civiles (“Lorsqu’il s’agit de trouver un équilibre entre la sécurité et la vie privée, nous devrions pencher du côté de la sécurité.”) (Toutes les citations sont des traductions de ce que l’on trouve lorsqu’on cherche Donald Trump issues sur Google.com). Peut-être que le plus effrayant est que beaucoup de positions sur des sujets importants comme la santé, l’environnement ou l’économie restent très vagues.

A cause aussi de ce que la victoire complète des Républicains veut dire pour l’avenir de la Cour Suprême, qui va devenir conservatrice pour probablement de longues années. Or la Cour Suprême joue un rôle très important dans la définition et la défense des droits fondamentaux des citoyens.

A cause surtout de ce que cela veut dire de l’Amérique. J’ai vécu dans une bulle bleue depuis que je suis là, d’abord en Californie (61% pour Clinton contre 33% pour Trump), puis dans le County d’Allegheny en Pennsylvanie (56% pour Clinton contre 40% pour Trump). Je fréquente des gens plutôt démocrates. C’est une Amérique éduquée, tolérante, diverse et ouverte d’esprit que je vois au quotidien. Mais aujourd’hui, me voilà forcée d’enlever mes œillères et de voir l’Amérique qui a élu Donald Trump. Même si le vote populaire est en faveur d’Hillary Clinton, la différence est trop maigre pour que cela me console (moins de 1%). J’habite en Pennsylvanie, cet Etat Swing que l’on pensait encore en fin de journée le 8 novembre acquis aux démocrates. Le vote a été serré (49 % contre 48%), mais c’est finalement les Républicains qui ont remporté l’Etat en dépit des prédictions. J’ai bien vu la prévalence des signes Trump-Pence dans les pelouses de la banlieue qui nous environne, mais j’étais rassurée par le fait que ceux-ci cédaient la place à des signes Clinton-Kaine lorsqu’on s’approchait de Pittsburgh. J’en deviens même paranoïaque et repense par exemple à ce que voulait vraiment savoir cette dame qui me demandait si bébé O était né ici (« Yes, he’s an American like you » ai-je répondu (« Oui, il est américain comme vous »)).

Concrètement, que cela change-t-il pour nous ? D’ailleurs, à quel point le président des Etats-Unis a-t-il de l’importance ? Pas autant qu’on pourrait le penser d’après Freakconomics Radio, qui a mis en ligne aujourd’hui un épisode bonus sur le sujet. Concrètement, nous avons la carte verte et sommes donc immigrant légaux. Si la loi ne change pas, nous devrions pouvoir avoir la nationalité américaine d’ici trois ans et voter à la prochaine élection présidentielle (et nous serons d’autant plus motivés pour le faire que nous sommes dans un Swing State !) Ce n’est pas le cas de 11 millions d’immigrants sans papier, certains avec des enfants américains, qui doivent avoir ce soir très très peur d’être déportés vers un pays qui n’est plus le leur. Nous avons une bonne assurance santé via le travail de mon mari, et nous ne vivons pas l’incertitude des plus de 12 millions de personnes qui sont assurés via les marchés mis en place par Obamacare. Nous ne sommes pas musulmans et nous n’avons pas à nous inquiéter de la façon dont nos concitoyens perçoivent notre religion comme les plus de 3 millions de musulmans américains. Il se peut que la réforme des impôts nous soit favorable, d’autant plus que Trump a annoncé des aides intéressantes pour les gardes d’enfants en bas âge (non dépendant des revenus comme c’était le cas pour le plan de Clinton). Après tout, Donald Trump reste le nominé républicain et malgré sa promesse de s’occuper des "oubliés", c’est probablement les plus favorisés qui bénéficieront de sa politique.

Que me reste-il en ce lendemain du 8 novembre ? Un espoir. Car l’histoire de Pandore se répète encore et toujours : hier, Donald Trump est sorti des urnes électorales américaines, mais dessous le couvercle, il reste une lueur. Et si, après quatre ans de présidence Trump, après le travail préparatoire qu’ont accompli Bernie Sanders et ses supporters lors de ce cycle électoral, le 46ème président des Etats-Unis était effectivement une présidente: Elizabeth Warren, la sénatrice démocrate progressive du Massachussetts ?