Petit à petit, on s’habitue à la réalité que Donald Trump devienne président des Etats-Unis en janvier prochain. De nouvelles réflexions me viennent peu à peu, que je partage ici (après tout, c’est l’intérêt d’avoir un blog!):
  • Tout son programme n’est pas à jeter, comme par exemple ses projets d’infrastructures (qu’Hillary Clinton avait aussi) ou le projet de congé maternité (moins bien que celui de Clinton car d’une durée de 6 semaines contre 12, mais qui a le mérite d’exister). Par contre, le gros problème de ce programme est qu’il risque de laisser aux Etats-Unis un déficit colossal. D’après le Comité pour un budget fédéral responsable (une organisation non partisane), le plan de Trump rajouterait 5.3 trillons de dollars à la dette nationale américaine (qui est de 14 trillions de dollars). Pour comparaison, le plan de Clinton n’en aurait rajouté "que" 200 millions. On sait que les programmes ne sont jamais actés comme prévus, et qu’on est beaucoup dans le conditionnel, mais nous voilà prévenus.

  • Ma déception par rapport à la couverture médiatique générale des élections, notamment du New York Times et de ses sondages. Certes, Donald Trump était donné toujours avec une chance de gagner, mais celle-ci était si maigre qu’on y croyait à peine (toujours moins de 20%). Les faiseurs d’opinion n’ont pas vu venir la chose. Oui, cela arrive à tout le monde de se tromper. Mais comme pour la crise de 2008, je me demande: comment, le jour d’après, pouvons-nous encore écouter ces experts, lire ces colonnes d’opinion; quelle légitimité cette intelligentzia a-t-elle ? Comment pouvons-nous encore déblatérer sur des chiffres, alors que le fait que tous les sondages se soient trompés délégitiment soit la collecte soit le traitement des données ?

La page de pronostiques du New York Times, dernière mise à jour mardi soir à 22h20 (ET). Les 15% de chances se sont finalement réalisées (mais c'est le principe des statistiques).

Les sondeurs réalisent enfin que leur méthodologie est à revoir. Comment en tireront-ils les conséquences ?
  • La volonté de certains Américains de quitter les Etats-Unis, notamment d’immigrer au Canada, qui aurait fait planter les serveurs du site de l’immigration canadien. En réalité, si on regarde l’outil Google Trend que je vous présentais mardi, la recherche « How to move to Canada » a été beaucoup plus populaire après le Super Tuesday du 1er mars, où Donald Trump était arrivé en tête dans sept Etats sur les onze qui votaient ce jour-là. D’ailleurs, si vous regardez encore plus loin dans le passé, vous verrez un petit pic lors de la réélection de George W. Bush en 2004 (beaucoup plus petit quand même !) Ce qui serait intéressant serait d’avoir les chiffres du Canada pour voir s’il y a effectivement des gens qui passent à l’acte, ou si ce n’est qu’un mécanisme de gestion du stress provoqué par le résultat de l’élection.

Popularité de la recherche « Comment déménager au Canada » au cours de 12 derniers mois.

Popularité de la recherche « Comment déménager au Canada » depuis 2004.
  • Le discours des deux candidats : j’ai enfin pris le temps de les regarder, et voici mes réflexions. Tout d’abord, sur la mise en scène du discours de victoire de Trump, et notamment le choix des musiques lors de son arrivée et de son départ de la scène. Un vrai moment de télé réalité qui m’a donné la nausée, avec en fond sonore la foule de spectateurs scandant USA ! USA ! USA ! La poignée de main entre Trump et Pence à la fin, avec Trump qui tire Pence violemment à lui (deux fois). On a bien compris qui était le boss! Et surtout, la médiocrité du discours de Donald Trump, qui fait un gros contraste avec l’articulation de celui d’Hillary Clinton. Puis, je me suis fait la réflexion que les électeurs de Trump préféraient probablement son discours, avec une pauvreté de vocabulaire et de grammaire affligeante. Je me suis posée la question d’écrire un programme pour analyser la richesse du vocabulaire (j’ai du temps à perdre avec un bébé de 3 mois), puis j’ai trouvé ce papier étudiant la qualité des discours des candidats à la nomination. Comme les chercheurs ont eu la bonne idée de donner leurs chiffres, j’ai pu retracer les graphiques qui donnent l’âge équivalent du vocabulaire et de la grammaire de Clinton (en bleu) et de Trump (en rouge). Ces graphiques parlent d’eux-mêmes, quoique les courbes ne sont pas aussi éloignées que ce que j’aurais pensé et que tout est bien bas à mon goût.

Bon, Trump a quand même appelé à l’unité, et a dit vouloir être le président de tous les Américains, c’est apprécié. Je respecte le choix démocratique, et vous ne me trouverez pas manifester contre Trump comme certains le font en ce moment (« Not my president ! »), tout comme je ne suis pas sortie dans la rue lorsque Sarkozy a été élu en 2007.

J’ai bien aimé le discours d’Hillary Clinton, son appel à accepter les résultats ("Donald Trump is going to be our president. We owe him an open mind and the chance to lead "). Mais elle a aussi bien souligné les points sur lesquels il faudra être vigilant lors de la présidence de Trump : le respect des droits de l’homme ("[...] we are all equal in rights and dignity; freedom of worship and expression. We respect and cherish these values, too, and we must defend them."), l’environnement ("protecting our country and protecting our planet "), et la diversité de l’Amérique ("we believe that the American dream is big enough for everyone. For people of all races, and religions, for men and women, for immigrants, for LGBT people, and people with disabilities. For everyone." ).

  • Sur la frustration (bien compréhensible) de beaucoup d’immigrés ou d’expatriés de s’être senti seulement spectateurs lors de ces élections: nous ne sommes pas totalement démunis non plus. Lorsqu’on est l’heureux détenteur d’une carte verte, il n’est certes pas possible de voter, mais il est autorisé de faire des dons financiers aux partis politiques. On peut également participer à la campagne elle-même en tant que volontaire. D’ailleurs, quelque soit son statut d’immigration, il est de toute façon toujours possible de militer ou de donner à des associations qui se battent pour des valeurs qui vous tienne à cœur, comme Planned Parenthood qui défend l’avortement (je la cite car c’est un droit qui m’est cher, une femme devrait être libre de choisir ou non de porter et d’avoir un enfant). La politique ne s’arrête pas aux élections, et la société civile américaine est tout aussi dynamique qu’en France.

  • Enfin, la forte polarisation du pays que cette élection met en avant: combien de temps l’Union des Etats perdura-t-elle? En Californie, le résultat des élections rajoute de l’eau au moulin de Yes California, une association qui promeut la création d’un Etat de Californie indépendant. La question de la fin de l’Union me trotte dans la tête depuis que je vis aux Etats-Unis, j’en parle quelques fois aux Américains que je connais et ça m’amuse de voir les diverses réactions, jusqu’au « je pense que rien que d’en parler, cela s’apparente à un acte de trahison. » (Genre: tu ferais bien de faire attention à ce que tu dis. Au temps pour le premier Amendement !) Mais l’ordre mondial ne sera pas toujours ce qu’il est maintenant (à quand la redéfinition du Conseil de Sécurité de l’ONU?), et les Etats-Unis n’ont pas toujours été si unis, notamment lors de la guerre de Sécession.

La couverture de la FAQ de Yes California, qui appellee au « Calexit » (vous pouvez trouver le document là)

S’il semble difficile pour la Californie de faire sécession seule et légalement (il faut en effet amender la Constitution, ce qui demande une majorité de 2/3 du Congrès puis la ratification de 3/4 des Etats), peut-être qu’une coalition d’Etats démocrates le pourrait ? Certains Etats républicains ne verraient pas forcément cela d’un mauvais œil, cela marche dans les deux sens. D’ailleurs, je découvre à l’occasion de l’écriture de ce billet (encore une fois grâce à Google Trends, décidemment, c’est l’outil du mois !) le mouvement sécessionniste de 2012 : après la réélection de Barack Obama, des Américains ont lancé des pétitions populaires pour demander la sécession de leurs Etats au gouvernement. Six de ces pétitions (Louisiane, Alabama, Floride, Tennessee, Géorgie et Texas) ont dépassé la barre des 25000 signataires, ce qui oblige le gouvernement fédéral à donner une réponse (un gracieux non dans ce cas).

Popularité de la recherche du mot sécession depuis une semaine : on voit que la Californie se montre très intéressée, ainsi que le Vermont (l’Etat de Bernie Sanders) et les autres Etats de la côte Ouest. Une coalition en train de se construire?

J’aimerais conclure ce billet avec un nouvel extrait du discours de défaite d’Hillary Clinton: "Never stop believing that fighting for what's right is worth it." ("Ne cessez jamais de croire que se battre pour ce qui est bien en vaut la peine." - Pour le coup, la traduction française est bien, car elle doit en avoir de la peine, Hillary Clinton !)